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Commentaires

Samyaza

Merci encore de ce débat de grande qualité !

La référence que fait Cynthia Fleury au second principe de la thermodynamique en appliquant le terme d’entropie à la démocratie m’a beaucoup plus.

Je crois, en effet, que le niveau de désordre dans les systèmes politiques et sociaux va croissant et est irréversible, à l’instar des phénomènes physiques macro et microscopiques. Après tout, la thermodynamique régissant l’évolution de l’Univers, il est normal qu’elle affecte aussi tout ce qui entre dans le cône de lumière issu du Big Bang, les réalités psychiques individuelles et collectives comprises.


L’évolution reposant sur un accroissement de complexité et d’organisation inversement proportionnelle à l’entropie, on peut donc considérer que le délitement de la démocratie puisse tout d’abord être contrecarré par une réforme, voire refondation, continuelle vers plus de démocratie et de sophistication.
Encore faut-il que l’on ne confonde pas démocratie avec seules organisation juridique des pouvoirs publics ou technologie administrative. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont des constitutions très simples et produisent des démocraties toujours plus complexes et adaptées aux pensers nouveaux. La République Française pratique l’inverse et je pense que le projet de VIème Rep de Montebourg y participe. Reconnaissons lui quand même la volonté d’enfin mettre un terme à l’éradication de la monarchie en France.
En fait, la démocratie à la française, en tant qu’objet politique mal identifié concédé à regret, est très datée et n’a que très peu évolué. On peut même considérer, qu’après avoir donné un cours d’arrêt plus que sanglant au dernier épisode de la Révolution en réprimant la Commune de Paris, les élites politiques ont congelé la démocratie au moins jusqu’en 1962. La forclusion du césarisme en est certainement la cause… tout comme le retour souhaité de ce même césarisme en réponse à l’entropie coloniale.
Elle n’a été que très peu approfondie depuis, et, à l’heure de la globalisation et de la société de l’information, elle semble bien décharnée sous ses vieux oripeaux.
Pour que la démocratie soit avancée, comme d’aucuns disaient, encore faudrait-il d’abord que les représentants du peuple arrêtent, tout d’abord, de limiter leur agir démocratique au seul temps des élections. Le citoyen ne saurait se limiter à l’électeur comptabilisé en suffrages exprimés, ainsi que le rappelle fort justement Jacques Capdevielle. Le fœtus de plus de 12 semaines est légalement citoyen, tout comme doivent être considérés comme tels l’abstentionniste ou le condamné déchu de ses droits civiques. Peut importe qu’ils votent ou non et que les élections n’aient pas lieu ici et maintenant.
Pis encore, lorsqu’il s’agit d’analyse de discours, analyse à laquelle Nathalie Brion est sensible.
En effet, pour que cette démocratie soit avancée, faudrait-il aussi que les « élites politiques » pratiquent un discours révélant un réel penser démocratique. Or, que ce soit au niveau des sondeurs, des journalistes et, plus grave encore, des élus ou de l’administration de l’Intérieur, chargée d’organiser les élections, il est symptomatique de constater que tous utilisent le terme de « consultation » au lieu et place de scrutin. Bien que son usage repose certainement sur d’incontournables effets d’imitation, l’adoption de ce terme entre dans la catégorie du lapsus. Pour ces groupes sociopolitiques, « consultation » euphémise l’élection, espèce de mal nécessaire, de sondage grandeur nature payé par le contribuable, octroyé temporairement aux masses imbéciles pour qu’elles leur fichent la paix durant quelques temps.
Il est d’ailleurs à noter que Stéphane Rozès a employé ce terme lors du débat du 7 juin. Les tropismes sont forts parfois plus forts que tout.
Or, en démocratie réelle, le vote n’est pas consultatif, il est décisionnel. Le peuple décide, nomme et révoque, assigne et désigne.
Il faudrait donc commencer par s’attaquer au dévoiement et à l’euphémisation de la démocratie minimale ─ c'est-à-dire le mode d’exercice du pouvoir de décision du peuple ─ avant de s’atteler à l’approfondissement de la démocratie sur le papier. Je pense ici au développement de la démocratie directe, apparemment absente des préoccupations d’Arnaud Montebourg, celui-ci restant un défenseur du pouvoir parlementaire avant tout.
Reste cependant à exorciser les démons de l’échec de la très démocratique constitution de la République de Weimar.


Mais, comme il a été précédemment énoncé, l’endiguement de l’entropie de la démocratie ne saurait être enrayée par seule la réforme ou la révolution de structures toujours plus complexes.
L’adaptation du système doit également s’appuyer sur deux leviers dont la maîtrise suppose toujours plus d’intelligence, de sophistication voire de cynisme : l’entretien du feu sacré, d’une part, et l’ingénierie du consentement, d’autre part.

L’entretien du feu sacré procède d’une la production symbolique destinée à maintenir toujours vivantes, voire à enrichir, les représentations les plus unanimes possibles du destin politique.
Aux Etats-Unis, le feu de ce qu’on appelle « Manifest Destiny » n’a jamais cessé de brûler et continue d’embraser régulièrement les masses.
Les Etats-Unis restent ainsi, dans l’esprit de leurs peuples, la Terre Promise de la liberté et le vivier des licteurs et proconsuls de cette même liberté pour le plus grand bénéfice de tous les autres peuples. Et si ces mythes fonctionnent encore, c’est que, non seulement, le culte des artefacts de la religion nationale y est très actif, mais surtout parce que la production symbolique destinée à renforcer les mythes n’y a jamais cessé et a été amplifiée avec l’apparition des mass media.
Forte des studios d’Hollywood, des networks de télévision, des cérémonies d’ouverture des matchs de football ou de baseball, de la proportion plus importante qu’en Europe d’individus faiblement éduqués, et d’une religiosité massive et marketée, l’Amérique du Western, puis de la Guerre des Etoiles, dispose aujourd’hui d’un système de représentations du destin politique aussi fort, si ce n’est plus, que celle de Yorktown ou de l’abolition de l’esclavage.
Les mythes sont tellement forts et vivants que, d’ailleurs, les faits venant les contredire, la ségrégation raciale dans le Sud, la déportation des Nippo-Américains, My Lai l’occupation de Panama ou même Abou Ghraib ne parviennent à la conscience que d’élites plutôt marginales.

Or, cette formidable dissonance cognitive n’est plus à la portée de la République Française.
Sa puissance originelle repose pourtant sur un corpus mythique tout aussi fort et capable de légitimer la levée d’armées d’agression ou l’installation durable d’ennemis du peuple.
Ainsi, a-t-on pu, grâce au bonnet phrygien, aux arbres de la liberté, à Marianne, déesse de la liberté, à l’invention de Vercingétorix, à la mission civilisatrice de la France s’en prendre aux personnes et aux biens de façon arbitraire, perpétuer la politique monarchique de destruction du Saint Empire Romain Germanique, conduire à la mort par la tranchée toute une génération de Français ou se lancer dans la conquête de l’Algérie et trahir Abd El Kader.
Ce crédit symbolique est aujourd’hui épuisé, faute d’avoir su être entretenu et développé en vue d’au moins contrebalancer les faits s’inscrivant en débit.
A l’évidence, le tournant se situe au moment de la défaite de 1940. La guerre d’Algérie et mai 68 sont venus le confirmer. Les espoirs déçus de l’après 1989 ferment la boucle.

Ne disposant plus de producteurs de cinéma susceptibles de conter de façon positivée, attractive et puissante la Révolution ou la bataille de Vouillé, habitée par un peuple proportionnellement plus éduqué qu’aux Etats-Unis et empêtrée dans une définition souvent ablative de l’identité nationale, la France, voire l’Europe, ne dispose pas de système immunitaire lui permettant de résister à la violence des faits. Certes, depuis la présidence de François Mitterrand, des tentatives de rajeunissement de Marianne percent ça et là (les grands travaux, les commémorations de 1989 et de 2004, etc.), mais elles restent trop portées par des vestales parties prenantes d’élites définitivement discréditées. Les récentes célébrations de repentance publique, si légitimes et bien intentionnées soient-elles, ne font, de surcroît, que renforcer la dégradation, quand ce n’est pas la simple disparition, des représentations positives que ce fait le peuple français de sa chose publique.
Compte tenu de l’accablement du système éducatif vis-à-vis de problèmes qui déjà le dépassent, compte tenu de la prégnance encore solide d’une défiance de bon ton vis-à-vis de éléments constitutifs et/ou issus des mythes républicains, il ne reste plus qu’à compter sur l’Europe politique pour produire ces indispensables représentations.
Peut-être verrons nous un jour un film épique hongrois, co-produit par le Parlement européen et une SOFICA austro-maltaise, sur Mihaly Ier Sarközy, héros de la lutte contre la barbarie turque, mort pendu par les Ottomans en 1562 …

Il existe un dernier moyen, complémentaire des deux autres, de compenser l’entropie de la démocratie. Il est vieux comme la politique et pratiqué de façon consciente à son plus haut niveau dans les démocraties américaines et britanniques. Il s’agit de ce que Noam Chomsky qualifie, pour la dénoncer, d’ingénierie du consentement. C’est le métier des « spin doctors », des gourous de la com, des politologues et des consultants de haut vol ; un métier de seigneur qui bien pratiqué repose sur le postulat suivant : la politique est aussi une guerre.
Et dans cette guerre, il y a deux catégories d’ennemis à circonscrire, vaincre ou convertir. Bien évidemment, il existe un ennemi ou concurrent extérieur qui menace l’impérialisme que pratiquent, à des degrés divers certes, toutes les nations, la Confédération helvétique comprise. Ce n’est, ni plus, ni moins, dans cette perspective, que la transposition du processus de sélection naturelle au niveau des ensembles géopolitiques.
Mais il ne saurait y avoir de conquête politique extérieure valable sans d’abord s’assurer d’avoir maîtrisé un autre ennemi, l’ennemi intérieur que constitue un peuple toujours plus éduqué et informé. Et pour conquérir ce peuple, il faut agir en permanence sur ses représentations, non seulement par l’entretien des mythes, évoqué plus haut, mais aussi sur la façon dont il faut instiller ces mythes dans la réalité subjective de chaque citoyen et dans la réalité prétendument objective des organisations intermédiaires.
La façon dont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont su conduire leurs peuples à accepter la seconde guerre d’Irak constitue manifestement le résultat de ce travail de conquête beaucoup plus subtil qu’il n’y paraît… ou qu’un homme tel que George W. Bush le laisse paraître.
Cependant, comme pour toute entreprise de structuration en réponse à l’entropie toujours croissante, l’ingénierie du consentement est un art sophistiqué qui coûte cher et qui requiert les intelligences les plus brillantes.
Or, en France, la politique est pauvre ou plutôt le système de financement de la politique n’autorise pas de richesse apparente. De plus, les « élites » politiques tant décriées aujourd’hui, et à juste titre, étant constituées en mandarinat où l’intelligence théorique compte plus que l’intelligence des autres et présuppose le manque d’intelligence des autres, il n’est guère étonnant que l’ingénierie du consentement soit hors de portée.
La gestion calamiteuse qui est faite de l’affaire dite Clearstream tend manifestement à le prouver…

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